• Un rat dans la cuisine
    Apr 9 2024

    J’entendais trifouiller dans mes placards de cuisine depuis quelques jours. Au départ, deux petites crottes près de la gamelle vide des chats. J’ai compris que l’un de nos félins avait ramené la bête à l’intérieur.

    La chasse au rat a duré 1h. Le combat final une quinzaine de minutes. Epuisette à la main, je me suis battue héroïquement. Une fois l’animal saucissonné dans mon filet, j’ai pu le libérer dans le jardin, les jambes encore tremblotantes. J’avais gagné.

    Les jours qui ont précédé ma victoire, Supermulot a occupé mon esprit et mes nuits. Les injonctions de mon entourage ont déferlé à l’annonce de sa capture : « Achète des tapettes ! Tu en mets partout ! Et hop ! », « Il faut une cage ! Tu les attrapes et tu les noies ! », « Le poison ! Y a que ça qui marche. » Car c’est ainsi que nous réagissons quand nous nous sentons en danger. Quand un élément (ou un individu) perturbateur vient perturber, justement, l’équilibre de notre douce existence. Un réflexe qui consiste à vouloir se débarrasser du « problème » de manière radicale.

    Je fais le lien avec une formation où un différend avait éclaté entre deux stagiaires. L’un deux, un homme, avait fait preuve d’agressivité envers la seconde. Elle était venue me voir en me confiant qu’elle avait peur qu’il ne lui fasse du mal. En écoutant son récit, j’avais ressenti cette fameuse boule au ventre qui m’est si familière. Je lui avais répondu alors qu’elle pourrait compter sur moi. Que je questionnerais son compère pour élucider l’affaire et recadrer la situation. Entre-temps, plusieurs participants étaient venus tour à tour m’informer du comportement inacceptable du principal suspect. Leur colère était ouvertement exprimée, et si personne ne formula d’injonction, le message était clair : « C’était inadmissible et ce gars-là n’avait rien à foutre là ». Si j’avais écouté mes émotions à ce moment-là, entre peur et indignation, j’aurais certainement condamné le stagiaire concerné. Je lui serais peut-être rentrée dans le lard direct, ou j’aurais fait le nécessaire pour qu’il quitte le groupe une bonne fois pour toutes. J’assurai le suivi de l’affaire les semaines qui suivirent, en off, et la situation s’apaisa d’elle-même. Leurs relations redevinrent cordiales, et l’affaire était classée.

    Nos émotions sont comme un grand siphon. Nous baignons dans ce siphon jusqu’au cou. Les moments où nous « pétons les plombs », sont les moments où nous ne parvenons pas à maintenir la tête hors de l’eau. Notre capacité à garder la tête hors de l’eau, et donc à continuer de réfléchir posément malgré la tourmente intérieure, dépend de nous ET de notre contexte à l’instant T. Un pétage de plombs est un symptôme comme un autre. Il parle d’un système.

    En improvisation théâtrale, nous cherchons à développer notre capacité à prendre de la hauteur par rapport à la situation que nous sommes en train de co-créer en temps réel, pour pouvoir contribuer à sa cohérence globale. Nous sommes ouverts, à l’écoute, en accueil… mais il arrive que nous bugguions. Quand j’ai l’impression que mes partenaires « fabriquent » trop l’histoire, ou que je ne suis pas suffisamment à l’écoute, alors il m’arrive de ressentir cette tension, devant ce que je juge d’incohérent à ce moment-là. Cette tension engendre automatiquement la fermeture, la résistance, le refus. Comme pour Supermulot, ou pour notre stagiaire. Quand le beurk s’arrête au jugement, et que nous arrivons à passer outre pour retrouver notre posture d’ouverture et d’accueil, lâcher le cerveau pour en revenir à l’ici et maintenant de ce que nous exprime notre interlocuteur, alors « emballez, c’est pesé ! » Mais quand nous restons campés sur nos résistances, qui viennent alimenter nos croyances, confirmer nos jugements, influencer nos décisions et nos actes, alors c’est raté.

    La prochaine fois que vous observerez un discours ou un comportement qui vous insupporte, oubliez tapettes, cages et poison. Respirez, sortez du siphon !

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    6 Min.
  • Lâcher-prise et "faire avec"
    Mar 26 2024

    Le comédien est debout sur scène, face public, immobile et concentré. Il sait qu’à partir du coup de sifflet il disposera de 45 secondes pour donner vie à un personnage, une action, une situation : il est à la fois comédien et metteur en scène. La performance improvisée dépendra de sa capacité à interpréter le thème. 45 secondes pour lâcher-prise, donner vie à un fragment d’histoire et embarquer son public. Le thème imposé, qu’il ne connaît pas à l’avance, est son sujet. A partir du moment où il lui sera lancé par le présentateur, le comédien improvisateur devra se jeter à l’eau instantanément, sans même avoir le temps de réfléchir.En animation de sessions de prise de parole en public pour managers, j’utilise un exercice qui consiste à inventer une histoire en cinq étapes à partir d’un mot. Très souvent, au moment où ce mot est donné, le participant lève les yeux au ciel, en mode « Wouhaou, c’est difficile ! » Trois secondes s’écoulent ainsi avant qu’il ne se décide à commencer son histoire. Trois précieuses secondes qui ne sont pas mises au service de sa concentration mais de son jugement par rapport au thème imposé. Ces trois secondes cristallisent notre difficulté à accueillir ce qui se présente à nous, et que nous n’avons pas choisi, sinon avec enthousiasme, du moins avec ouverture. Elles sont représentatives de notre incapacité à rester mobilisés face à l’imprévu. Certaines personnes réagiront ainsi quelque soit le thème : ce n’est jamais le bon, il est toujours difficile, « Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire ? » Les compétences et les outils de l’improvisation théâtrale permettent de « faire avec », sans sourciller. En 45 secondes, nous n’avons pas le temps, devant un public, d’évaluer si le thème nous convient ou pas. Si nous aurions pu avoir mieux ou pas. Nous devons faire. Faire avec, coûte que coûte. Toute la subtilité, selon moi, consiste à interpréter un thème à partir de notre univers spécifique. Comme je le dis souvent : « Tu n’as pas le choix, tu dois en faire quelque chose. Alors fais-en ce qu’il te plaît. » Par exemple, si le thème imposé est « Elections présidentielles », et que je ne suis pas inspirée par ce genre ce sujet, il me faut, en une fraction de seconde, trouver l’intention précise où je serai en mesure de me sentir à l’aise, à ma place, et en capacité à créer un résultat efficace, performant.Le secret, c’est d’incarner immédiatement un personnage dans lequel je me sens à l’aise. Peu importe le personnage, il faut plonger direct, pas le temps de réfléchir. L’un des principes de l’improvisation et du lâcher-prise, c’est de s’adapter sans cesse. Accueillir la contrainte pour ce qu’elle est, sans disperser sa concentration ni son énergie dans le jugement. Puis se positionner, affirmer sa propre manière d’intégrer cette contrainte pour créer, innover. Bien entendu, cette intention est plus facile à nourrir et à développer sur une scène, dans le cadre d’un spectacle où le comédien est là pour ça, préparé à improviser avec tout ce qui se présentera à lui. C’est d’ailleurs pour l’exercice, précisément, qu’il pratique le théâtre d’improvisation. Dans le monde de l’entreprise, nous ne choisissons pas toujours. Nous n’avons pas que des contraintes à intégrer, précises, et encore moins ludiques, mais aussi des aléas interactionnels qui, au bout de plusieurs jours, semaines et mois, voire de plusieurs années, mettent la motivation et la collaboration à rude épreuve. Les enjeux ne sont pas les mêmes non plus, et les responsabilités impactent bien souvent d’autres personnes que soi-même. De plus, les process en place ne permettent pas toujours de déployer des actions personnalisées. Et pourtant, il existe bien un espace, une fine marge de manœuvre personnalisable, même infime, qui rend possible l’appropriation et permet de déployer un leadership juste et adapté, au service de ses objectifs.

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    7 Min.
  • Lâcher-prise et créativité
    Mar 12 2024
    • Souvent, on pense que pour improviser, il faut avoir de l’imagination, qu’il faut être créatif. En réalité, non. Il suffit de savoir faire simple, évident, juste. Et si cela peut sembler peu, en réalité, c’est déjà énorme. Mais nous avons tellement l’habitude de devoir produire plus, faire mieux, innover sans cesse pour nous démarquer, que nous oublions parfois que la simplicité est bien souvent synonyme d’efficacité. À trop vouloir faire différent, original, unique, nous passons quelques fois à côté de la véritable performance créative. Nous oublions aussi que nous avons des croyances et des représentations, et que notre représentation de la créativité et notre rapport à la créativité nous portent, ou nous limitent. La créativité naît de la rencontre entre la simplicité du réel, du logique, du cohérent, du connu et l’originalité, l’unicité de notre univers. En improvisation théâtrale, notre univers spécifique s’exprime à travers les personnages que nous choisissons de mettre en scène, avec leurs caractéristiques particulières. La rencontre de cette intention de jeu qui est la nôtre, avec la logique globale de la scène, la cohérence globale, permet à la troisième voie d’émerger. Cette troisième voie, c’est l’œuvre, le fruit de notre créativité. Etre créatif, c’est être en capacité de faire des liens entre les choses, les idées, et donner à voir ou à entendre ces liens spécifiques à notre manière de traiter l’information. Tout le monde est en capacité de faire des liens et tout le monde fait des liens de manière spontanée. En revanche, il est vrai que nous sommes plus ou moins entraînés à lâcher-prise pour laisser émerger ces liens, qui paraissent parfois bien surprenants… aux autres et à nous-mêmes. J’aime croire que nous sommes tous créatifs, mais que certains ont simplement perdu l’habitude de faire émerger ces liens et de les exprimer. Certaines personnes pensent ne pas être créatives, ne pas être capables de créer, par manque d’idées. A l’inverse, d’autres se considèrent « très » créatives, et souhaitent tellement afficher leur originalité, qu’elles n’hésitent pas à créer à tout prix, quoi qu’il en coûte… à leur entourage. D’où, peut-être la réputation des artistes d’être dénués de cadre et de rigueur… d’où, peut-être, le fait que le mot « artiste » soit utilisé, dans certaines entreprises, en guise d’insulte. Paradoxalement, c’est quand un comédien cherche à être original dans une improvisation, qu’il prend le risque de « larguer » ses partenaires. Parce que quand on souhaite être original, généralement, on fabrique, on invente, on imagine. Quand on imagine, on est dans sa tête, dans son mental : on maîtrise, on oriente, on pousse au chausse-pied ou on tire au forceps… On cherche à agir sur l’histoire, alors que toute la subtilité de l’improvisation réside dans le fait de « laisser émerger ce qui est », en temps réel, tout en intégrant le réel, le cadre des éléments déjà posés. Il ne s’agit pas forcément de trouver l’idée géniale, de se montrer hyper créatif, mais de savoir œuvrer au service de la cohérence de l’ensemble. Que ceux qui se pensent a-créatifs se rassurent (si tant est qu’ils aient une perception suffisamment positive de la créativité pour apprécier le fait d’être rassurés sur ce point) : s’ils pensent avoir un sens de la logique trop développé pour pouvoir être créatifs et créer, il n’en est rien. Ils ont déjà le sens de la cohérence. Il suffira pour certains d’explorer leur capacité à associer des idées en apparence opposées. Oser s’ouvrir à ce qui diffère, surprend, déroute, perturbe et remet en question. Pour d’autres, de dépasser leur crainte de ne pas maîtriser, de produire un résultat juste « moyen » ou pire, banal. La créativité, l’innovation et l’invention fonctionnent à partir du moment où elles font simple, juste et vrai.
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    6 Min.
  • Lâcher-prise et questionnement
    Feb 27 2024

    Tous les professionnels qui accompagnement et conseillent, au sens large, posent des questions. Le questionnement, s’il est bien maîtrisé, est un Art, paraît-il. Une question fermée, empêche le débat, réduit l’expression, ferme la discussion. Utile par moment, elle a le mérite d’aller droit au but, car la réponse attendue est un « oui » ou un « non ». La question alternative invite au choix : « ça ? » ou « ça ? » Le graal du questionnement est la question ouverte. Celle qui offre à notre interlocuteur la possibilité de parler. D’exposer sa propre pensée. De choisir ses propres mots. Le questionnement permet de « tirer le fil ». J’ai l’image d’un long fil sortant d’une bouche et que l’on tirerait pour le dérouler à l’infini. Ou presque. Car quand le cœur d’une réponse ou d’un sujet est atteint, ce fil bloque, comme bloquerait le fil d’une canne à pêche dont l’hameçon aurait été saisi par un gros poisson. Et pourtant, même un questionnement ouvert requiert une juste intention. Car l’outil, seul, ne suffit pas. Une nouvelle fois, si notre volonté est d’obtenir une réponse précise, un acquiescement, voire une capitulation, alors nous prenons le risque de créer une résistance, et d’obtenir ainsi précisément l’inverse de ce que nous visons. D’ailleurs, en formation, il m’arrive régulièrement de faire remarquer aux participants que leurs questions, bien qu’ouvertes, provoquent une méfiance, une fermeture, ou en tous cas, n’obtiennent pas les résultats escomptés. Parce que parfois, les questions que nous formulons sont lancées en direction de l’interlocuteur comme autant de boulets de canon. Pas forcément dans le ton, mais dans leur contenu. Imaginez une forteresse, au centre, avec une dizaine de canons placés tout autour, en cercle. Chaque boulet envoyé vers la forteresse l’attaque depuis un angle différent. Même formulé avec la plus grande des douceurs et le plus grand des respects, un questionnement adressé de manière circulaire est chargé d’intention : il cherche, depuis l’extérieur, à pénétrer dans les méandres de l’esprit, au lieu de se contenter de titiller l’esprit, pour en laisser jaillir ce qu’il est prêt à exprimer. De la même manière, en improvisation théâtrale, il arrive que nous soyons enfermés dans notre représentation mentale de l’histoire qui est en train de se jouer, et que nous ne parvenions pas à lâcher prise. Dans ce cas là, nous ne sommes ni à l’écoute ni au service de ce qui est en train de se passer. Nous allons chercher dans notre réflexion les éléments qui pourront nous aider à avancer dans l’histoire. Donc, nous cherchons inconsciemment à maîtriser l’histoire. Le questionnement répond au même principe de fluidité, de justesse, de simplicité. Le questionnement n’est pas une attaque de boulets de canons positionnés de manière circulaire, mais une rivière dont chaque question serait un rocher. Questionner pour inviter l’autre à exprimer sa réalité, c’est sauter de rocher en rocher, au fil de l’eau et des réponses données. Pour cela, encore une fois, il faut parvenir à lâcher-prise. Abandonner ce qu’on est venu chercher. Accepter de se laisser surprendre… embarquer ? Non, j’en ai déjà parlé. Si le questionnement se déroule à l’intérieur de notre cadre de sécurité, alors aucun risque de laisser déborder. A nous de parvenir à nous laisser bercer, depuis les rebords de notre cadre, strict et précis, jusqu’au cœur de ce qui émerge et de ce qui est. Comme une valse : un doux mouvement, délicat et mesuré. Quand je propose des exercices sur le questionnement, les retours sont généralement les mêmes : « C’est difficile de se laisser porter. Rebondir sur ce que dit notre interlocuteur nous oblige à écouter et à oublier là où on veut aller. Du coup, on pose des questions auxquelles on n’aurait pas pensé, ou qu’on n’aurait peut-être pas osé poser. »

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    8 Min.
  • Lâcher-prise et intention
    Feb 13 2024

    En improvisation théâtrale, nous jouons « à l’envers ». Nous découvrons l’histoire que notre personnage est en train de vivre et nous découvrons notre personnage au fur et à mesure que l’histoire avance. Ce qui nous permet d’improviser, c’est notre cadre de sécurité. Quand nous nous lançons dans une improvisation, nous choisissons une intention, une émotion, que nous incarnons de la manière la plus claire possible. Ainsi, nous mettons rapidement en place une relation émotionnelle avec notre partenaire ou nos partenaires de jeu, chargés eux aussi de leur propre intention. Conjointement, nous laissons émerger la matière avec laquelle nous allons pouvoir jouer. Les mots que nous exprimons sont en lien direct avec ce qui est. Ils nous révèlent le pourquoi du comment, précisent la nature de la relation, le contexte, les enjeux individuels et collectifs, les secrets et les fragilités des personnages… qui ne sont, bien entendu, pas préparés à l’avance, mais se révèlent à nous au fur et à mesure.

    Il n’y a pas de bon ou de mauvais choix en improvisation. Il n’y a que des intentions... que l’on assume, incarne et alimente. L’intention, en improvisation théâtrale, c’est la posture dans le monde des accompagnants, que l’on soit coach, consultant, formateur, facilitateur, manager, dirigeant. En improvisation, notre intention pose le cadre de notre personnage, de notre jeu, donc d’une partie de l’histoire. D’une partie, seulement, car la scène improvisée comprend autant de parties que de comédiens sur scène. Il nous faut donc incarner une intention tout en laissant chacune des parties prenantes incarner la sienne. Ce concept est à rapprocher de l’assertivité. L’assertivité, c’est notre capacité à nous affirmer, sans – familièrement – défoncer l’autre. C’est s’inscrire dans un juste équilibre de la relation, pour que 1+1=3, comme on dit, et non 1+1=MOI. Un premier pas vers l’Intelligence Collective… Or, c’est souvent « tout » ou « rien » : soit je me plie, en me disant « Bon, tant pis pour cette fois… » ou « Je n’ai pas le choix, le client est roi… », soit je lutte, en volant dans les plumes de mon interlocuteur, ou à minima en lui opposant résistance. Il me vient l’image d’un bras de fer, où l’on pousserait comme un sourd tant que l’adversaire ne flanche, dans un mouvement d’abandon total. Le lâcher-prise, pour moi, et pour reprendre une image assez proche, c’est plutôt le jeu du stylo où deux individus tiennent le même stylo en poussant chacun avec son index sur l’une des extrémités. Si la pression est trop forte, des deux côtés, alors le stylo glisse, et tombe. Si la pression ne l’est pas assez, alors le résultat est le même. Pour que les deux individus puissent maintenir le stylo en équilibre et avancer, effectuer des figures libres, pour les plus audacieux, alors il faut que chacun exerce une pression adaptée à la pression de son partenaire de jeu. L’improvisation, les relations professionnelles, surtout pour les garants du cadre, fonctionnent ainsi. Si notre « intention de » est trop forte, à trop vouloir pousser, nous inviterons notre client ou notre collaborateur à pousser à son tour, au point, parfois, de briser la relation. Si nous ne poussons pas assez, alors nous resterons dans une sorte de ventre mou, un entre-deux où le mouvement et l’action seront ralentis, empêchés. Si, en revanche, nous parvenons à placer notre juste intention, et à pousser sans trop forcer, à lâcher sans nous désengager, alors nous laisserons l’autre occuper sa juste place, en fluidité et efficacité.

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    7 Min.
  • Lâcher-prise et écoute active
    Jan 30 2024

    C’est une formation que j’anime plusieurs fois par an : l’écoute active, au cœur de nos métiers d’accompagnants ou d’encadrants, que nous soyons coach, formateur, consultant, dirigeant, manager, thérapeute… L’écoute active est bien plus qu’un ensemble d’outils et de méthodes. Elle est une posture. Une posture n’est pas une attitude, qui se fabrique. La posture, c’est cette intention, cette capacité à atteinte le point « juste » où nos interactions, les systèmes que nous formons avec nos interlocuteurs, sont à l’équilibre, dans un mouvement d’évidence et de fluidité tel que chaque élément, chaque idée, chaque mot, chaque émotion et chaque geste semble occuper sa juste place. Le lâcher-prise, c’est ce moment paradoxal où l’on cesse de forcer, où l’on lâche l’action pour laisser se faire le mouvement.

    En improvisation, ce sont mes yeux plongés dans le regard de mon partenaire. Plus rien ne compte autour de nous. Nous vivons l’instant pleinement, les émotions nous touchent, les mots, les gestes et les déplacements s’enchaînent sans que l’on ait à réfléchir… et l’histoire de dessine. La posture, c’est la prédisposition. Un mélange de concentration, d’intention et de disponibilité.

    Quand j’anime une formation sur l’écoute active, je la présente comme un art martial, un doux combat entre le professionnel de l’accompagnement ou le manager, garant du cadre de la relation, et son interlocuteur. Pour moi, le lâcher-prise en écoute active, c’est un cadre avec un cœur dedans. C’est un cadre, composé de notre intention, de nos objectifs, des contraintes dont nous sommes les garants, et le cœur, à l’intérieur, c’est le mouvement, libre et organique, qui permet à notre interlocuteur d’avancer dans sa réflexion et de s’exprimer en transparence, pour libérer l’action. Souvent, quand je parle de cœur dans le cadre, les participants, accompagnants ou encadrants, me font remarquer : « Si je laisse l’autre parler, je vais me laisser embarquer… » Oui, peut-être, si ton cadre n’est pas suffisamment posé, pesé, assumé, tenu. C’est quand le cadre est clair, limpide et solide qu’il permet à l’autre de danser à l’intérieur et à l’échange d’avancer.

    Ecouter activement, c’est certes activer la parole de son interlocuteur pour mieux en comprendre les besoins, s’assurer que l’autre a bien compris nos attentes et évaluer s’il est en capacité d’y répondre ou non, identifier les freins et objections éventuels, mais c’est surtout plonger au cœur du système relationnel, en profondeur et en douceur, pour en révéler l’évidence. Si, en tant que manager, je ne suis pas prêt à lâcher mon objectif pour visiter la réalité de mon collaborateur à l’instant T, ce qui ne signifie pas abandonner mon objectif mais savoir le laisser de côté le temps de l’exploration, je risque de créer chez mon interlocuteur cette résistance même qui nous empêchera d’avancer. Parce que l’intention est perceptible comme un grain de sable à l’intérieur d’une chaussure, et qu’elle facilite ou freine le mouvement. Très souvent, les stagiaires me disent : « Ben oui, j’ai déjà essayé, je le laisse parler, je lui dis de me dire les choses, ce qui ne va pas, s’il y arrive ou pas, et comment je peux l’aider… je lâche, hein… » Et puis à l’occasion des mises en situations, qui permettent de diagnostiquer postures et comportements, ils reviennent sur leurs affirmations de départ : « Je pensais lâcher, mais je me rends compte que j’essaie toujours d’amener l’Autre là où je veux. Ça tient à pas grand-chose… » En réalité, nous pensons souvent que prendre le temps d’écouter et d’explorer nous fait perdre du temps, alors qu’en lâchant prise sur notre envie d’avancer, et vite, nous sommes davantage susceptibles d’en gagner, puisqu’en capacité à désamorcer les résistances, pour créer les conditions propices à une collaboration plus juste et plus efficace.

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  • Lâcher-prise et performance
    Jan 16 2024

    Nous jouions un match d’improvisation théâtrale en France. L’équipe que nous rencontrions était composée d’Italiens francophones. Le thème proposé par l’arbitre : « Allez, hop, on y va ! » Je suis rentrée face public, et je tournais régulièrement la tête vers mon binôme italien pour créer le contact visuel et commencer à caler nos intentions. J’étais face à une piscine imaginaire, en train d’exécuter des flexions, accompagnées de mouvements de bras, en guise d’échauffement, car j’avais choisi d’incarner une nageuse olympique au bord d’un bassin, s’apprêtant à plonger. Soudain, mon partenaire transalpin me tendit les bras et me lança : « Vas-y ! » Alors, je soufflai un dernier coup, comme pour me concentrer, je me tournai vers lui, et commençai à courir… La scène mesurait une dizaine de mètres, et bientôt je ne fus plus qu’à quelques pas de ma cible. Sans marquer le moindre ralentissement, nous nous fixâmes dans un éclair, et je bondis en avant, les bras écartés, dans un saut de l’ange totalement improvisé. Plus petit que moi, il parvint à me saisir au niveau du buste, bras tendus, et tourna plusieurs fois sur lui-même. Je restais droite et raide dans ce mouvement périlleux, les bras en croix, m’en remettant entièrement à ce comédien que je connaissais, au fond, bien peu. Le public avait d’abord crié, de surprise, puis éclaté dans un tonnerre d’applaudissements et d’éclats de rires complices.

    J’avais lâché prise, à mes risques et périls. Je lui avais fait confiance, et j’avais eu raison. Mais en y repensant, c’était quitte ou double. Je n’avais aucune garantie qu’il parvienne à me rattraper, et encore moins à me soulever. Il avait lâché prise aussi, à ses risques et périls. Il ne connaissait pas mon poids, il ne pouvait pas évaluer l’élan avec lequel je m’élancerais sur lui… et pourtant, il n’avait pas sourcillé : à la fois déterminé, concentré et suffisamment détendu pour s’adapter à se qui se présenterait.

    Ce moment restera à jamais gravé dans ma mémoire. Il cristallise selon moi l’ensemble des compétences que nous mettons en œuvre en tant que comédiens d’improvisation : écoute, confiance, acceptation, clarté de l’intention, spontanéité, action… C’est le lâcher-prise, au cœur de notre discipline, qui fait la performance de l’improvisation.

    La performance, étymologiquement, c’est « la manière de se comporter » d’un cheval pendant la course. On parle d’ailleurs de « performance artistique », une performance où résultat et manière ne font qu’un. Le résultat, c’est la manière. Et pourtant, dans le domaine de l’entreprise, la performance est un résultat chiffré, piloté par des indicateurs qui ne laissent aucune place à l’interprétation. Quoique, parfois… Comment donc mesurer une performance de manière ? Comment évaluer que cette performance nous conduira à un résultat tangible ? Comment identifier ce qui facilite ou empêche la performance avant même d’avoir accès aux résultats qu’elle génère ?

    Je considère que la performance en tant que résultat quantifiable est le résultat d’une performance de manière, elle aussi mesurable. Plus mouvante, plus sensible, plus incertaine… quoique, parfois… mais essentielle pour évaluer les conditions propices à une performance de fond, suffisamment solide pour perdurer dans le temps et s’adapter aux aléas de l’environnement et des transformations internes. Evaluer son niveau de performance de manière, qui inclut la qualité des interactions entre les individus au sein d’une même équipe, d’une même entreprise, en passant par le management, est essentiel pour anticiper les baisses de vitesse et les tensions éventuelles, symptômes de mutations plus profondes qui se perçoivent parfois de loin, quand on accepte de se poser un instant, lever la tête et observer.

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  • Lâcher-prise et adaptabilité
    Jan 2 2024

    Pour lâcher prise sur commande, il nous « suffit » de nous plonger pleinement dans l’action au moment même où elle se déroule, au cœur de l’instant T. Ne pas ruminer ou penser à ce que nous venons de faire, ni anticiper, c’est-à-dire réfléchir à ce qui sera. Nous tenir « juste » là, à l’endroit et au moment précis où nous sommes en train de regarder, d’écouter, de dire, de décider ou encore de faire. À la fois concentrés et détendus : « aware », comme dirait un grand philosophe.

    Le lâcher-prise ne va-t-il pas ainsi à l’encontre des besoins de nos entreprises et de nos activités ? Oui, bien sûr, car il n’est pas possible de naviguer à vue, de se dire « on fait et on verra », ou encore « peu importe ce qui a été, avançons… » Quoi que, parfois… Si organiser, prévoir, anticiper et capitaliser sont essentiels à la conception et au déploiement de nos stratégies, le contexte, de plus en plus mouvant et incertain, nous appelle vivement à l’improvisation.

    Parmi les compétences phares de ces dernières années : l’adaptabilité, l’une des soft skills à laquelle le monde professionnel est fort sensible. Et pour cause. Il s’agit de savoir faire avec ce qui est, avec ce qui vient, même quand ce qui est et ce qui vient sortent des sentiers battus et de nos feuilles de route.

    En improvisation théâtrale, nous développons nos compétences d’adaptation en temps réel, grâce à notre capacité à lâcher prise, justement. Comment lâcher le mental, se retenir d’anticiper, pour rebondir sur ce qui est, précisément, pour les uns et pour les autres ? Comment intégrer la proposition à laquelle je ne m’attendais pas ? Par exemple, si je suis en train de cuisiner dans une scène imaginaire, que j’ouvre le four pour en sortir un gâteau, et que mon partenaire me lance : « Ben pourquoi tu as fait cuire le chat ? », une partie de moi aura peut-être tendance à se crisper, à réagir avec pour première intention de décliner, de refuser… mais il me faudra ensuite me remobiliser pour permettre à cette proposition de coexister avec ma première intention : « Parce que le boucher n’avait plus de rôti ! Les pommes de terre sont celles du jardin, j’espère que tu vas aimer… » Et hop ! Le public n’y voit que du feu, et l’histoire improvisée continue.

    Ecouter, donc, prendre en compte même ce qui nous surprend, voire nous dérange. Ecouter pour pouvoir intégrer, c’est-à-dire valider, donner du crédit, donner pour vrai, quoi qu’il arrive. C’est ce qui est le plus difficile dans le lâcher-prise : accepter l’imprévu, l’imprévisible, le non planifié, le différent de ce que nous aurions voulu, cru, attendu. Pourtant, la Vie est ainsi faite, et nos activités professionnelles en sont un bel échantillon. Rien que la nécessité de s’adapter aux différentes personnalités avec lesquelles nous interagissons au quotidien est un exemple parmi d’autres de cette adaptabilité dont nous devons faire preuve.

    Mais le lâcher-prise n’est pas une compétence dans l’absolu. Il se déploie de manière inégale, en fonction des périodes et des contextes dans lesquels nous évoluons. Personne ne lâche prise toujours et en toutes circonstances. En improvisation théâtrale, nous parvenons à lâcher prise quand le cadre dans lequel nous évoluons nous permet de le faire. Et la performance est atteinte, quand notre lâcher-prise s’exprime au service de ce cadre, du « Tout » de l’histoire, un « Tout » cohérent qui se dessine et prend forme en temps réel. Lâcher prise pour lâcher prise, sans tenir compte de cette cohérence globale, n’a selon moi aucun intérêt. Cela vient même pénaliser la cohérence d’ensemble, et devient donc contre-performance.

    Le lâcher-prise, compétence de la juste adaptabilité, requiert, pour devenir possible, de créer les conditions adéquates à son émergence. Ces conditions sont garantes du cadre de sécurité qui, justement parce qu’il le contient, lui offre la pleine liberté d’exister et de contribuer au « Tout », composé d’enjeux, d’objectifs et de contraintes.

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    6 Min.