Dans cet épisode de Merci Merci, nous recevons Miguel Shema, étudiant en médecine et auteur de La santé est politique. La médecine soigne-t-elle vraiment tout le monde ?, paru aux éditions Belfond.
Avec lui, nous parlons de médecine, de racisme, de douleur et de politique. La médecine aime se penser neutre. Elle aime croire qu’elle soigne tout le monde de la même manière, avec la même rigueur, la même humanité. Mais dans la vraie vie, toutes les douleurs ne sont pas entendues pareil. Toutes les plaintes ne sont pas prises au sérieux avec la même urgence. Tous les corps ne sont pas regardés avec les mêmes lunettes.
Miguel Shema raconte son parcours, son entrée en médecine, sa politisation précoce, puis les moments de bascule qui l’ont amené à faire le lien entre santé et rapports sociaux. Il revient notamment sur la découverte du “syndrome méditerranéen” et sur ce que cette expression révèle : la manière dont certaines douleurs peuvent être soupçonnées, minimisées ou interprétées à travers des imaginaires racistes.
Nous parlons aussi de Naomi Musenga, morte après avoir appelé le SAMU sans être réellement entendue. À travers son histoire, c’est la violence de la non-écoute qui apparaît : que se passe-t-il quand une personne dit qu’elle a très mal, qu’elle se sent mourir, et qu’en face, on ne la croit pas ?
Un grand fil de l’épisode est celui de la douleur. Parce que la douleur n’est pas directement mesurable, elle repose en grande partie sur la parole du patient ou de la patiente — et donc sur la confiance qu’on lui accorde. Qui croit-on ? Qui soupçonne-t-on d’exagérer ? Quels corps sont perçus comme silencieux, résistants, théâtraux, dociles ou excessifs ?
Nous revenons également sur l’histoire coloniale de la médecine, notamment en gynécologie, pour comprendre comment certains savoirs médicaux se sont construits au prix de la souffrance de corps racisés, souvent effacés des récits officiels.
Avec Miguel, nous parlons aussi de culturalisme : cette tendance à expliquer les comportements des personnes par leur culture supposée, jusqu’à naturaliser cette culture. Dire que “les femmes africaines sont faites pour accoucher” ou que “les femmes roms veulent beaucoup d’enfants”, ce n’est pas anodin. Ces représentations peuvent produire des conséquences concrètes : moins d’accompagnement, moins de contraception proposée, moins d’écoute, moins de soins.
Miguel invite à passer d’une vision culturaliste à une vision sociologique : regarder les conditions matérielles d’existence, la précarité, l’accès aux droits, le logement, la langue, les violences administratives, les discriminations.
Nous interrogeons aussi la formation médicale. Pourquoi les études de médecine restent-elles si peu traversées par les sciences humaines et sociales ? Pourquoi apprend-on si peu aux futur·es soignant·es à questionner leur regard, leurs biais, leur position sociale ?
Car la médecine est un métier de la parole et du regard. Mais c’est aussi un métier du regard social.
Enfin, nous parlons de pistes concrètes : former autrement, travailler avec des interprètes professionnel·les, reconnaître les savoirs des patient·es, lire, écouter, documenter, transformer les institutions — et surtout cesser de croire que les bonnes intentions suffisent.
Un épisode dense, important, parfois difficile, mais nécessaire.
Par Laura Berlingo & Mélanie Popoff
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