30 juin 1960. Le jour où le texte a pris feu.
Dans la moiteur de Léopoldville, tout semble réglé pour une passation de pouvoir impeccable, une cérémonie d’indépendance conçue comme un exercice de bienséance. Devant le Parlement congolais, à peine né, le roi Baudouin de Belgique ne vient pas demander pardon pour huit décennies de violence coloniale ; il vient célébrer le « génie » de son aïeul, Léopold II — au nom duquel des millions de vies furent broyées. Le souverain attend des remerciements. Il attend de l’ordre. Il attend, surtout, le silence.
Patrice Lumumba, trente-cinq ans, ancien employé des postes devenu premier ministre, n’entend pas se prêter à cette mise en scène. Il porte une autre mémoire, une autre chronologie, un autre récit national que celui qu’on voudrait faire prononcer à voix basse.
Dans l’épisode 1, « Le discours et le silence », on assiste à la rupture. Contre le protocole, Lumumba prend la parole sans y être convié. Il monte à la tribune et, d’un geste, fissure le décor. Le langage diplomatique, cette couche de vernis posée sur l’histoire, se craquelle : il refuse de remercier les colonisateurs pour le prétendu « don » de la liberté. Il rappelle, au contraire, ce que l’indépendance a coûté — « des larmes, du feu et du sang » — et restitue à la date sa part d’ombre, de chair et de douleur.
Il égrène les humiliations, les insultes, les coups ; l’expérience quotidienne d’être relégué au rang de citoyen de seconde zone sur sa propre terre. Devant des dignitaires européens saisis, il lâche une phrase qui tranche comme une lame : « Nous ne sommes plus vos singes. »
Ce n’est plus un discours : c’est un basculement. Tandis que, dehors, la foule congolaise s’embrase d’enthousiasme et qu’au premier rang le roi des Belges se fige, la colère au visage, une autre mécanique se met en marche — celle de la guerre froide, de ses soupçons, de ses relais, de ses calculs. À Washington comme à Bruxelles, on comprend qu’on ne tiendra pas Lumumba en laisse. Et, au cœur même de cette minute de défi, le premier ministre, sans le savoir, entame le compte à rebours de sa propre disparition.
Écoutez comment sept minutes de vérité ont suffi à inquiéter les puissants et à installer le Congo dans une tragédie du XXᵉ siècle : celle d’une indépendance aussitôt disputée, d’une souveraineté aussitôt piégée. Le silence s’est rompu. La tempête, elle, commence.